Comprendre, prévenir et accompagner face aux dérives sectaires
Alexandre Varin — Président de l'ASTEC
Bonjour et bienvenue,
C'est avec joie que j'inaugure la première édition du congrès PRISME.
PRISME, pour Plateforme de Réflexion et d'Information sur le Sectarisme, la Manipulation et l'Emprise, c'est un projet d'ampleur consacré à la lutte contre les dérives sectaires. Il est porté par l'ASTEC, en collaboration avec l'association Info Sectes Midi-Pyrénées et le collectif Pensée Magique, avec le soutien de la MIVILUDES et de la Préfecture de Meurthe-et-Moselle.
L'ASTEC, l'Association pour la Science et la Transmission de l'Esprit Critique, œuvre depuis sa création pour une éducation populaire à la science et à l'esprit critique. Nous sommes convaincus que la méthode scientifique et l'esprit critique sont des alliés puissants pour lutter contre les dérives sectaires.
C'est pourquoi PRISME repose sur des piliers solides : les connaissances scientifiques et les outils de l'esprit critique ; des valeurs de laïcité, d'humanisme et de matérialisme ; une exigence d'inclusion, avec l'engagement de rendre ce projet accessible au plus grand nombre.
Nous sommes toutes et tous susceptibles d'être concernés, nous sommes toutes et tous vulnérables à des moments de nos vies. L'emprise est un phénomène grave : elle blesse, elle détruit, elle peut ruiner des vies et des familles. Le congrès PRISME a vocation à permettre de mieux comprendre, prévenir et accompagner.
Je vous souhaite une journée riche et instructive.
Animateurs : Thomas C. Durand (Acermendax) & Vled Tapas (Anthony), cofondateurs de l'ASTEC · Équipe : Alexandre Varin, Ombeline Lucas, Julien Courtat, Salomé Hug, Laurence Guenoun, capitaine_celsius, Agyrtis
Thomas C. Durand
Les phénomènes sectaires ne sont ni marginaux, ni résiduels. Selon les estimations publiques, entre 500 000 et 1 million de personnes en France ont été confrontées à un phénomène d'emprise au cours de leur vie. La Miviludes reçoit chaque année plus de 4 000 signalements, dont environ 20 % concernent des mineurs. Sur les cinq dernières années, la hausse dépasse +40 %. Ces chiffres ne sont pas des abstractions. Ils représentent des vies bouleversées.
Les cinquante dernières années ont laissé une liste sombre de catastrophes : Jonestown en 1978 (918 morts dont 304 enfants), l'Ordre du Temple Solaire dans les années 1990 (74 morts), l'attentat au gaz sarin d'Aum Shinrikyō en 1995 (13 morts, plus de 6 000 blessés).
En France, les tribunaux jugent encore des affaires graves : Loup Blanc (9 ans de prison, 2024) ; La Grande Mutation (six cadres condamnés, 2024) ; Tabitha's Place (violences sur mineurs) ; Anthroposophie (procédures-bâillons contre lanceurs d'alerte) ; Thierry Casasnovas (mis en examen en 2023 pour abus de confiance, exercice illégal de la pharmacie, abus de faiblesse).
Mais les phénomènes d'aujourd'hui ne sont plus ceux des années 1970. Les mouvements empruntent les codes de la science, de la spiritualité « naturelle », du coaching. On voit apparaître des situations d'emprise qui ne passent plus par des communautés organisées : un simple échange en ligne peut suffire. On parle parfois d'État gazeux du phénomène sectaire.
C'est tout l'enjeu du projet PRISME : mettre en commun les savoirs, les expériences et les outils qui permettent de comprendre, d'agir, et de protéger. Bienvenue au congrès PRISME.
Vled Tapas (Anthony) — Médiateur scientifique, responsable accessibilité ASTEC
Je suis Anthony, ou Vled Tapas. Je suis médiateur scientifique et responsable accessibilité pour l'ASTEC. Je suis entendant — je peux m'exprimer en français comme en LSF. Aujourd'hui, j'ai porté mon choix sur la LSF. C'est symbolique. D'ordinaire, ce sont les entendants qui sont valorisés ; aujourd'hui, ce sont les sourds qui ont la priorité.
Il faut comprendre l'importance de l'accessibilité qui est un droit fondamental. Les meilleurs en termes d'accessibilité, ce sont les gourous, les chefs spirituels, les faux thérapeutes. C'est un vrai problème. Les personnes isolées ou en situation de handicap sont ciblées, et les informations accessibles, gratuites et de qualité sont rares.
Merci à la Miviludes pour son financement. Merci aux bénévoles de l'ASTEC pour leur travail acharné. Soyez les bienvenus au premier congrès PRISME.
Chercheur, psychothérapeute et auteur — Fondateur du Freedom of Mind Resource Center
Votre label, votre site web, quasiment tout ce que vous faites est intitulé « Liberté d'esprit », qu'est-ce que cela signifie pour vous ?
Tout mon travail repose sur les droits humains. Une grande partie des influences néfastes s'exerce en ligne. Nous avons besoin de contacts humains réels, et pour moi, la liberté de pensée réside dans notre relation à nous-mêmes et à nos corps, ainsi que dans nos relations avec d'autres êtres humains différents.
Ensemble, nous sommes plus forts. En tant qu'espèce, nous avons prospéré en nous faisant fondamentalement confiance. Et nous faisons confiance aux véritables experts scientifiques qui ne se promènent pas avec certitude, mais avec curiosité. Les structures autoritaires, elles, veulent l'obéissance.
Mon parcours a commencé à mes 19 ans. J'étais brillant, sans traumatisme, sans envie de rejoindre un groupe. Je suis devenu fasciste, un fanatique d'extrême droite. En 1974, Moon annonçait que nous allions infiltrer le gouvernement américain, que la démocratie était satanique.
Après mon dés-endoctrinement, j'ai beaucoup pleuré : « Comment en suis-je arrivé là ? » Si vous connaissez la thérapie cognitivo-comportementale, vous savez que les pensées, les sentiments, les comportements et l'identité tendent à s'harmoniser. Un élément essentiel manquait : le contrôle de l'information. C'est ainsi qu'est né le modèle BITE.
Le contrôle émotionnel consiste notamment à utiliser l'endoctrinement par la phobie : programmer délibérément des peurs irrationnelles pour que l'idée de questionner ou de partir paraisse terrifiante.
Le dés-endoctrinement a évolué depuis les années 1970 où l'on prenait une personne contre sa volonté. Cette méthode fonctionnait car le lavage de cerveau n'efface pas la mémoire : il crée une pseudo-identité, un trouble dissociatif. Si l'on éloigne la personne de ces influences, son véritable moi commence à émerger.
Avec nos téléphones, nous sommes recrutés en ligne et nos croyances se radicalisent. Plus besoin de s'isoler, il suffit de scroller. Ce que j'ai appris : informer la famille, les amis, les professionnels de santé mentale, et constituer des équipes capables d'influencer les membres de manière éthique.
C'est ce que j'appelle l'approche interactive stratégique : chaleur humaine, respect, bonnes questions, écoute attentive. On n'arrive pas directement avec une logique — cela ne fonctionne pas.
Sur mon site freedomofmind.com, vous pouvez télécharger mon Continuum d'Influence. Le profil du gourou est celui du narcissisme malin : narcissisme associé à une psychopathologie — se croire au-dessus des lois, mensonge pathologique, sadisme, paranoïa, soif de vengeance. Pour protéger votre famille, étudiez ces critères. N'autorisez aucune de ces personnes à occuper une fonction politique.
Lorsque je demande aux gens de revenir sur le début de leur embrigadement, presque tous disent : « J'ai eu un mauvais pressentiment. » Mon conseil : écoutez votre intuition, et entourez-vous de personnes de confiance.
La technologie développée pour les réseaux sociaux est hypnotique. Elle est conçue pour court-circuiter notre esprit critique et influencer nos émotions sans notre consentement éclairé. Il est essentiel d'apprendre à être des consommateurs critiques : qui sont ces gens ? Pourquoi diffusent-ils ce message ? Ils se présentent comme des experts, mais il suffit parfois de vérifier pour découvrir qu'il s'agit de criminels.
Ce n'est pas le moment de baisser les bras. Il faut se retrousser les manches, créer des communautés, s'organiser. Au final, nous sommes bien plus nombreux que les autoritaires. Nous pouvons les surpasser intellectuellement, nous comprenons leurs méthodes. Gardez espoir, tissez des liens d'amitié, soutenez-vous.
La technique : « Si vous pouviez remonter le temps, si vous saviez alors ce que vous savez aujourd'hui, que diriez-vous et que feriez-vous différemment ? » Il s'agit de se reconnecter à l'identité passée qui a été instrumentalisée. Je reprends le contrôle de ma vie, je retrouve mon vrai moi.
On a besoin de vrais experts. J'encourage la création de groupes de confiance où chacun joue à tour de rôle la voix dissidente. Ensemble, nous sommes plus forts.
Dans l'inconscient collectif, une secte, ça se voit venir à des kilomètres — abusivement spirituelle, au leader charismatique. Pourtant, nous sommes réunis parce que les dérives sectaires, ça marche. Pour les cinquante prochaines minutes : les publics vulnérables, victimes de dérives sectaires. Qu'est-ce que la vulnérabilité ? Et comment les manipulateurs l'exploitent-ils ?
Les personnes sourdes ne sont pas forcément des personnes dites vulnérables. Mais c'est la société française qui donne des freins à cette communauté. Dans les services publics, il n'y a pas de langue des signes — peut-être deux ou trois psychologues qui signent en France. C'est ça qui crée un isolement. La Miviludes est devenue accessible seulement depuis deux ans, alors que les premières lois sur l'accessibilité existent depuis 2002.
C'est ce moment où on est en difficulté, où on se sent isolé. J'ai vu des élèves en échec scolaire, amical, amoureux — qui pouvaient être attirés par quelque chose qui allait leur donner un idéal, retrouver du sens, un état de bien-être.
La vulnérabilité est vraiment à différencier de ce qu'on pourrait concevoir comme une faiblesse. Ça n'a strictement rien à voir. On est tous potentiellement manipulables, à certains instants de notre vie. C'est la porte d'entrée dans beaucoup de groupes sectaires.
J'ai vécu dans un mouvement où j'avais une vie tout à fait normale — école, lycée, sport. Je voyais les raëliens ponctuellement. Mais tout était dirigé à la maison par le prisme de Raël. La secte ne nécessite pas l'isolement physique. Le point commun que je fais à tout ça : tout est trop beau trop vite. Et quand c'est tout trop beau trop vite, n'y allez pas.
La psychotraumatologie couvre tout : accident de voie publique jusqu'aux actes de torture, violences conjugales et sexuelles. Ces événements génèrent une effraction dans le psychisme. Il y aura un avant et un après.
Trois symptômes spécifiques : l'hypervigilance (vous avez déjà repéré les sorties de secours dès l'entrée dans la salle) ; l'évitement (incapacité à se confronter à ce qui rappelle l'événement) ; les flashbacks. Avec tout ça, le seul endroit sécurisé est chez moi — et chez moi je suis d'autant plus disponible pour être manipulé.
Lors de l'attentat du 14 juillet à Nice, très rapidement après, deux groupes à dérive sectaire s'étaient positionnés aux urgences. L'un distribuait des livrets dont les premières pages étaient cliniquement presque irréprochables — puis le narratif sectaire apparaissait juste après.
Les nouveaux gourous se nourrissent des informations qu'on donne. Je vois passer des coachs utilisant les « neurosciences quantiques ». Des histoires de « féminin sacré ». Tout ça vient dire : grâce à moi, tu vas être meilleur. Et le pire : si tu n'y arrives pas, c'est de ta faute. C'est que tu n'as pas bien appliqué la méthode. Ou c'est que tu dois refaire un stage avec moi.
Pour les citoyens sourds : 12 % des personnes en situation de handicap ont des difficultés à trouver un emploi, contre 30 % pour la communauté sourde. De ce fait, certains se tournent vers des systèmes de vente multiniveaux. Les coachs sont uniquement reconnus par l'État français dans le domaine sportif. Uniquement, point.
La culpabilité est quelque chose de primordial, quel que soit le milieu sectaire. C'est toujours de votre faute et c'est toujours à vous de vous remettre en question constamment. Ça, c'est vraiment un point commun que j'ai remarqué.
Conseils à des survivants qui veulent témoigner tout en étant protégés des procédures judiciaires ?
Il faut peser chaque mot. Tous ces procès, c'est juste pour nous faire taire. Quand on n'a plus besoin de prouver quoi que ce soit — que je gagne ou que je perde, je m'en fous. Ce que j'ai vécu, ça ne l'enlèvera pas. Il faut vraiment se dissocier du regard des gens. C'est le seul conseil que je peux donner.
Pour aider les autres, il faut être capable de se protéger soi-même d'abord. Livrer son témoignage, c'est aussi se mettre sur le devant de la scène, essuyer des critiques. Attention à vous, n'hésitez pas à consulter, à dire stop.
Personne n'est invulnérable. La vulnérabilité n'est pas d'abord une propriété des personnes : elle réside dans les contextes. L'immunisation est forcément un processus actif : comprendre les mécanismes, repérer les signaux faibles, cultiver le doute méthodique, renforcer une culture de l'épistémologie.
Les biais cognitifs sont des raccourcis de pensée que nous avons tous. La corrélation illusoire : vous vous réveillez une nuit, la lune est pleine, vous dites qu'il y a un lien. Vous oubliez toutes les nuits où vous avez bien dormi avec la pleine lune. En santé, ce biais joue un rôle important : on est malade, on fait quelque chose, parfois ça va mieux — on établit un lien non démontré.
Le cas d'Anne qui a déboursé 800 000 € en croyant être en relation avec Brad Pitt. Elle sortait d'un divorce difficile. Et il y a le biais d'engagement : elle n'a pas donné 800 000 € d'un coup — 500 €, puis 3 000 €, etc. Une fois engagé, s'extraire impliquerait de reconnaître qu'on s'est trompé pendant longtemps. Le point essentiel : la modestie épistémique. Cela peut nous arriver à nous aussi.
L'idée d'inoculation cognitive : confronter les élèves à des formes affaiblies de discours complotistes pour stimuler un « système immunitaire cognitif ». Lorsqu'ils rencontrent des formes plus élaborées, ils disposent déjà d'un recul métacognitif. Il faudrait également auditer ce qui est proposé dans les formations professionnelles : l'ennéagramme, la PNL se retrouvent parfois dans des formations officielles sans assise scientifique solide.
La vulnérabilité correspond au moment où l'on a le sentiment d'être dans une impasse. La médecine ne dispose pas encore de réponses satisfaisantes pour toutes les formes de douleur. C'est dans ces zones d'incertitude que les pratiques non conventionnelles s'engouffrent.
Le pseudothérapeute a toujours raison. Si son protocole ne marche pas, c'est parce que vous ne l'avez pas bien suivi, ou parce que vous êtes « trop dans le mental ». Il faut arrêter de parler de « médecines douces » et remettre l'efficacité au centre.
Quand un thérapeute vous dit que si ça ne marche pas, c'est votre faute, ça veut dire qu'il ne sert à rien. Littéralement. Puisque c'est vous qui faites le travail en y croyant. Donc il ne faut pas payer.
Les groupes sectaires mobilisent fréquemment des discours complotistes pour justifier leur position. Lorsqu'on demande pourquoi leurs pratiques ne sont pas reconnues, la réponse invoque souvent « Big Pharma ». Un indice de dérive sectaire : cette justification systématique par le complot.
Les théories du complot proposent des récits très attractifs : la réalité visible n'est pas la vraie réalité, il existe quelque chose de caché derrière. Un effet de dévoilement très puissant. Notre cerveau peut produire des hallucinations de parfaite bonne foi. Face à des phénomènes extraordinaires, il faut apprendre à suspendre son jugement et exiger des preuves extraordinaires.
Si l'on dit frontalement à quelqu'un « tu es dans une secte », on peut renforcer son adhésion. La confrontation directe est souvent le meilleur moyen de pousser la personne plus profondément dans l'emprise. Des approches plus efficaces reposent sur le dialogue, le questionnement sincère, et l'appui sur des valeurs communes.
Raisonnement contrefactuel : Si quelqu'un d'autre était dans ma situation, quel conseil lui donnerais-je ? Si le conseil est « fuis », vous êtes peut-être vous-même en danger sans en avoir conscience.
L'importance de l'humour. Ces sujets sont graves, mais l'humour est un outil puissant pour désamorcer. Faire inventer des théories du complot permet souvent de mieux en comprendre les mécanismes.
Lignes rouges en santé : les termes « quantique » ou « neuro » sans cadre scientifique ; discours très marketing ; praticien qui se présente comme créateur d'une méthode « qui fonctionne ». À partir du moment où une pratique de santé est personnifiée, on est face à une dérive.
Sortir d'une croyance extrême n'est jamais un basculement instantané. La déconversion passe par une succession de crises épistémiques. La critique rationnelle a un rôle central, même quand elle ne produit pas de changement visible. Mais la sortie ne se résume jamais au cognitif : les adeptes ont beaucoup à perdre. C'est le biais des coûts irrécupérables — plus une personne a investi, plus il lui est difficile d'admettre qu'elle pourrait tout perdre. On peut avoir cessé de croire et malgré tout ne pas pouvoir partir.
Souvent, ce qui oriente les victimes vers les soins, ce n'est pas l'idée de sortir de l'emprise, mais : « ma vie actuellement ne va pas bien ». Troubles du sommeil, anxiété, tristesse — sans encore être en capacité d'identifier pourquoi.
Nommer trop tôt le fait d'être dans une secte peut casser l'alliance thérapeutique. Toute l'emprise repose sur le fait d'être « privilégié » par une croyance. Il faut d'abord une phase d'entraînement à la métacognition, au retour à l'esprit critique. Ensuite seulement, on pourra nommer ce qui se passe.
Sans prévention, sans information, les victimes ont encore plus de mal à se projeter dans un parcours de sortie. Le risque de réemprise est important si la déconstruction n'est pas complète. Je constate que beaucoup de victimes sortent de dérive sectaire pour retomber ensuite dans des fake med.
Pour les enfants victimes, ce sont souvent les grands-parents qui tirent la sonnette d'alarme. On rencontre du complotisme, des pseudosciences, des gourous 3.0, des cryptomonnaies, et récemment des adolescents embarqués dans des groupuscules masculinistes, les incels.
Depuis 1999, on demande que les systèmes éducatifs d'Europe implantent de l'éducation à l'esprit critique dès l'école primaire. En France, cette prise de conscience n'a eu lieu que vers 2020. On a pris beaucoup de retard.
Les soignants pratiquent une écoute active avec des questions ouvertes — « comment tu te sens ? » — qui vont à l'encontre de tout ce que l'emprise essaie de faire : l'isolement, la surcharge cognitive, les mécanismes qui empêchent de penser.
Je recommande très fortement la pluridisciplinarité dans les soins et l'accompagnement judiciaire, associatif et social. À fuir : l'expert unique, les réponses miracles, la posture de sauveur.
J'ai grandi dans une secte. Tout le monde le savait : l'école, la police. Personne n'a bougé. Ne faudrait-il pas éduquer la société à ne pas hésiter à signaler ?
C'est une obligation pour tout fonctionnaire en France lorsqu'il connaît une situation d'enfant en danger de poser un signalement article 40. Très peu d'articles 40 ont été déposés ces dernières années. C'est un scandale.
La loi de mai 2024 sur le délit de suggestion — est-ce un bon outil de protection ?
Du côté des soignants, il y a une vraie différence : avant, il fallait prouver une vulnérabilité antérieure. Désormais, cette loi permet de dire que l'emprise, en elle-même, crée une vulnérabilité. Et c'est une vraie différence pour le seuil de preuve.
La plupart de nos croyances ne sont pas des choix souverains. Lorsque survient la déconversion, cette histoire laisse une trace douloureuse. La culpabilité porte sur le fait d'avoir défendu l'indéfendable. Les dérives sectaires exercent leur pouvoir partout où nous les laissons faire — déserts médicaux, défauts de régulation, manque de formation, impunité juridique.
La culpabilisation est une mécanique utilisée par les sectes pour maintenir dans la croyance et créer une escalade d'engagement. Quand on sort, cette mécanique peut rester. On culpabilise de tout, absolument tout — même de se pardonner.
Je compare ça à un château de cartes qui s'effondre petit à petit. Lorsque j'ai appris que Rudolf Steiner était ultra racialiste, ça m'a ébranlé. Je suis tombée sur des contenus de l'esprit critique qui m'ont aidée à effondrer le château. Mais ça ne se fait pas du jour au lendemain.
Beaucoup de dérives se basent sur la culpabilisation sur des choses banales — comme vouloir dormir. À partir du moment où vous vous sentez coupable d'instincts de préservation, vous commencez à douter sur des choses beaucoup plus méta, comme votre esprit critique.
Caractéristiques à repérer : l'autoritarisme ; des demandes très fortes de loyauté ; l'obligation de perfection impossible à atteindre ; la culture du secret avec néolangage ; le blâme perpétuel.
Depuis 2001, la loi About-Picard a créé un délit d'abus de faiblesse. En 2024, on a désormais l'article sur le placement dans un état de suggestion ou l'abus de l'état de suggestion.
Là où c'est compliqué : qu'est-ce qu'un état de suggestion psychologique ? La question reste ouverte. La ligne de crête entre liberté de croyance et préservation des intérêts des individus est difficile à tenir.
Lorsque les gens portent plainte, on leur pose d'abord des questions sur leur consentement. La victime se voit confrontée à une question terrible : « Mais avez-vous dit oui ? » Et elle admet : « c'est vrai, j'ai dit oui. » Mais ce « oui » était extirpé par suggestion psychologique — et les policiers ne sont pas formés pour faire cette distinction.
Les avocats vraiment spécialisés en France : peut-être cinq. Leurs honoraires : 200 à 350 € HT de l'heure. Une procédure dure des années : c'est clairement inaccessible pour la plupart. Cela crée une justice à deux vitesses.
Solution envisagée : un fonds de dotation. Il pourrait aider les victimes très concrètement — pour un avocat, un commissaire de justice, un notaire pour des problèmes immobiliers, et des psychologues (non remboursés).
Il n'y a pas de vide juridique : les infractions existent déjà. En 2013, la Scientologie a été condamnée pour escroquerie. Le vrai problème : le manque de moyens et de prévention pour appliquer les lois existantes.
Les SLAPP (Strategic Lawsuit Against Public Participation) : des gens riches vous attaquent en justice pour vous épuiser financièrement et vous faire taire. Il existe désormais une loi européenne contre ces pratiques.
En France, quand on vous poursuit et que vous êtes innocent, vous devez payer pour vous défendre. Vous êtes appauvri. Les sectes ont de l'argent — elles prennent l'argent de leurs adeptes — et elles instrumentalisent la justice. C'est un scandale.
La reconnaissance sociale est un facteur majeur dans la reconstruction. Les personnes victimes ont été longtemps invisibilisées, voire décrédibilisées. Quand cette reconnaissance n'existe pas : une double peine. La personne a subi l'abus, et ensuite elle subit l'indifférence ou l'incrédulité.
Les maires autorisent les salons bien-être, signent les mises à disposition de salles. Dans un contexte de déserts médicaux, ils veulent agir pour leurs administrés — sans être assez regardants sur la qualité de l'offre. C'est ainsi qu'on se retrouve avec un kinésiologue, un naturopathe, une iridologue, un réflexologue...
Ces métiers sont reconnus par France Travail (fiches K103 à K108) et enseignés dans des écoles globalement antimédecine. Aujourd'hui, les maires ont une forme d'irresponsabilité à mettre leurs administrés face à des professions qui peuvent constituer des dérives thérapeutiques.
La fraude, la force et la coercition sont les trois éléments inscrits dans la loi. Contrairement aux modèles qualitatifs de Lifton, Singer et West, mon modèle est quantitatif. Il permet de chiffrer le niveau d'autoritarisme d'un groupe.
Je mène actuellement une étude en continu — chacun peut contribuer sur bitemodel.com. La Chine est une secte autoritaire : il faut penser au-delà du seul concept de religion.
La preuve est libre en droit pénal. Un audio clandestin est accepté, un écrit est accepté. Il faut se demander : est-ce que ça caractérise bien les choses ? Typiquement : une prescription médicale, un enregistrement clandestin, des témoignages. Plus il y a de preuves, mieux c'est.
De manière générale, il y a quand même une issue favorable quand on va porter plainte avec de l'accompagnement. Des grosses sectes ont été condamnées, des gourous aussi. C'est tous les mois, voire toutes les semaines. L'espoir est là.
Communication. Il y a énormément à faire en prévention, en éducation. Et aussi dans la communication des proches vis-à-vis de la personne victime. Rester sur l'empathie pour ne pas renforcer le problème.
L'empathie : maladie de l'Occident, selon Musk. Évidemment, ce n'est pas vrai. Merci à tous les panélistes, aux interprètes, aux organisateurs. Abonnez-vous ! À bientôt.